Vivre le deuil d’un proche décédé de la maladie Covid-19

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  • Ce sujet contient 3 réponses, 4 participants et a été mis à jour pour la dernière fois par Avatarisabelle, le il y a 3 mois.
4 sujets de 1 à 4 (sur un total de 4)
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  • #10283
    Modérateur EmpreintesModérateur Empreintes
    Admin bbPress

    Des funérailles réduites voire inexistantes, un isolement accentué, la perte d’un proche n’en est pas moins difficile dans ce contexte particulier, au contraire.

    Si vous vivez un deuil pendant cette période particulière du COVID-19, comment faites-vous face ?

    #10570
    AvatarXavier87
    Participant

    Bonjour, J’ai perdu un cousin du covid, on a passé notre enfance ensemble et je souffre beaucoup depuis. On était à un mètre les uns des autres pendant l’enterrement c’était glaçant. Je ne pouvais même pas prendre mes proches dans mes bras. J’ai détesté ce moment et j’ai beaucoup de colère sur la façon dont tout ça c’est déroulé.
    Je fais face parce que je n’ai pas trop le choix, heureusement le déconfinement nous permet enfin de revoir nos proches, mais vivre un deuil seul, sans rien ni personne pour se consoler c’est vraiment dur. J’ai l’impression d’avoir sauté une étape de mon deuil, celle de faire des funérailles dignes et je m’interroge sur ce que je dois faire maintenant. D’autres personnes dans ce cas aussi ?

    #10632
    Avatarmartin
    Participant

    Bonjour Xavier,

    Je comprends tellement ce que tu ressens… cette colère je l’ai aussi depuis que j’ai perdu ma femme décédée du Covid. J’ai beaucoup de mal à remonter la pente, tout me ramène à elle.

    #10862
    Avatarisabelle
    Participant

    Je vous adresse mon témoignage concernant le décès de mon père Jacques Vicherat survenu le 24 mars 2020.

    Mon père cumulait un cancer des poumons, des problèmes d’hémorragies digestives et des séquelles d’un AVC qui a malheureusement sérieusement impacté ses capacités de communication (aphasie de Wernicke) et son autonomie.

    Le 3 Mars 2020, il s’est fait hospitaliser pour ses problèmes d’hémorragie. L’épidémie de coronavirus commençait à se propager mais il était possible de le visiter. Le 13 mars, alors que sa situation de santé était assez floue, les visites ont été interdites à l’hôpital. Mon père n’était clairement pas en mesure de comprendre ses interdictions et il était très agité car il supportait mal l’hospitalisation, d’autant plus qu’il lui était très compliqué de se faire comprendre à cause de son aphasie et donc d’exprimer ses besoins les plus basiques. Nous nous trouvions très démunis et l’impuissance s’ajoutait au stress. Le lundi 16 mars, premier jour de confinement : mon père a réussi à m’appeler (ce qui n’était pas évident pour lui) il était très agité et en colère, il m’a crié dessus en pensant qu’on se fichait de lui, qu’on l’abandonnait : « Moi je suis tout seul, vous vous en foutez, c’est terminé ». Il ne m’entendait pas, pas même mes « je t’aime » et de toutes façons il ne pouvait pas comprendre ce que je lui disais par téléphone. J’ai donc appelé le poste de soin pour informer de la situation et demander qu’une infirmière fasse de son mieux pour lui expliquer que ce n’était pas de ma faute. J’avais le cœur brisé. Je me suis faite une attestation dérogatoire pour transmettre un smartphone à une infirmière afin de tenter des appels visio mais mon père ne pouvait pas s’en servir de façon autonome et le personnel – déjà débordé – n’était pas en mesure de gérer ce genre de choses. Ils faisaient de leur mieux, je n’en ai pas douté.
    Plus tard dans cette même journée, l’équipe médicale a appelé ma mère pour lui annoncer qu’au regard de l’état de santé de mon père, il était question de commencer des soins palliatifs. De là, des autorisations de visites dérogatoires nous ont été accordées pour le voir. Lorsque l’on m’a remis ce document j’ai éprouvé un grand soulagement, enfin un droit assuré dans tout ce chaos instable. Nous avions droit à une visite d’une personne par jour.
    Nous n’avons donc jamais pu nous retrouver une dernière fois tous ensemble : mes deux parents, mon frère et moi. En attendant qu’une place se libère au centre de soins palliatifs Jeanne Garnier, mon père commençait déjà à recevoir des soins palliatifs. On est donc allé le visiter à tour de rôle, je l’ai vu le 20 mars. Il dormait beaucoup et je sentais qu’il était déjà en train de partir. Il était difficile d’évaluer son niveau de lucidité et le dialogue devenait impossible tant son langage s’était détérioré. Le médecin m’a annoncé qu’il serait transféré au centre Jeanne Garnier le lundi 23 mars et bien qu’il m’avait précisé que l’équipe de l’hôpital avait été unanime pour nous accorder une dérogation de visite, j’avais la boule au ventre à l’idée qu’il en soit autrement dans le centre Jeanne Garnier et que les visites y soient interdites. Sentir que mes droits n’étaient plus choses acquises était très stressant et sidérant à vivre.
    Le lundi 23 mars, ma mère a pu l’accompagner dans ce centre. Elle y a passé la journée et au moment de partir on lui a expliqué que les visites seraient interdites. Je me suis sentie face à l’inacceptable : savoir que mon père est en train de mourir et ne pas être autorisée à être à ses côtés. J’avais de l’incompréhension aussi : les visites nous avaient été accordées à l’hôpital, l’équipe du centre a pu constater son incapacité à communiquer verbalement et il est déjà condamné à mourir … Alors pourquoi ? Aucune raison médicale concrète ne nous a été apportée. J’en ai déduit que c’était par manque de moyens, de protection, d’aménagement, d’organisation … mais là encore, comment le vérifier concrètement ? Seule ma mère avait pu rencontrer le personnel de ce centre. Je n’étais pas autorisée à voir mon père mourant alors que je ne savais même pas où il était, entre quelles mains, dans quelles conditions. J’en étais réduite à espérer que mon père se montrerait surement agité de ne pas nous voir et qu’ainsi peut être, face à son agitation, des visites nous seraient accordées. Evidemment, je n’ai pas pu dormir de la nuit. J’ai écrit une lettre de colère au Président Macron. En me réveillant le 24 mars, j’ai découvert un texto de ma mère pour m’annoncer le décès de mon père survenu dans la nuit à 4h. Ma seule consolation était l’espoir qu’il n’ait pas eu le temps de se sentir abandonné. De toutes façons je crois que psychologiquement on n’aurait pas supporté de le savoir en train de mourir sans avoir le droit de le voir, en sachant qu’il n’aurait pas pu le comprendre et qu’il se serait probablement senti abandonné.
    Après avoir parlé avec mon frère et ma mère par téléphone, j’ai décidé d’appeler le centre pour voir son corps… à défaut de ne pas avoir pu l’accompagner comme je le souhaitais dans ce moment unique et irrévocable pour lui dire au revoir, j’avais besoin de constater ce qu’il venait de se passer. J’ai donc appelé le centre à 11h et il m’a été refusé de venir. J’ai explosé, comme une réalité que je ne pouvais pas contenir. La sensation effroyable qu’on me confisque mon père, mon lien à lui, notre amour. L’homme au bout du fil a reconnu qu’il se trouvait lui-même en train de prendre des mesures qui allaient à l’encontre de la déontologie de son travail. Je l’entendais mais je me trouvais dans un état second à subir des mesures traumatisantes imposées par des personnes que je ne connaissais même pas. L’opacité d’un événement si important pour moi m’était intolérable.
    Son enterrement a eu lieu le 31 mars et pendant l’écoulement de cette semaine je m’endormais chaque soir en pensant au corps de mon père qui reposait dans un endroit inconnu et interdit. J’avais aussi une angoisse de subir d’autres restrictions comme celle de ne pas pouvoir voir son corps du tout, de retrouver un cercueil déjà scellé. Je me suis découverte des besoins presque sauvages : m’assurer que c’est bien le corps de mon père qui est dans le cercueil. Et la peur de ne pas avoir le droit de m’en assurer. Il était évident que je n’avais pu construire aucune confiance quant au respect de mes droits et besoins.
    L’enterrement a eu lieu au cimetière du Montparnasse et était limité à cinq personnes. Nous avons décidé d’y aller ma mère mon frère et moi. Ma belle-sœur et les trois-petits enfants auraient représenté un effectif trop important.
    Nous avons pu voir son corps. J’avais vraiment besoin de ce support pour mes adieux. Tout s’est passé sous masque et à l’heure où je vous parle ma mère et moi n’avons toujours pas reçu la moindre embrassade de soutien.
    J’ai ressenti le besoin de rester jusqu’à ce que la pierre tombale soit reposée mais cela non plus n’a pas été autorisé. On nous a demandé de quitter les lieux. Sur le coup, nous avons accepté et respecté humblement et nous sommes parti.
    Mais il est vrai que les jours suivants quand j’allais faire mes courses dans un magasin où il y avait du monde, parfois sans masque, où l’espace fermé et confiné ne permettait pas d’appliquer les distances physiques correctement, je repensais à cette évacuation forcée du cimetière avec beaucoup d’incompréhension et de colère. Dans ce cimetière, tout le monde portait un masque, nous n’étions pas plus de dix personnes, personnel compris, pour une très grande surface en plein air. Une bouteille de lait ça peut s’acheter plus tard, enterrer son père non. Alors voilà, il me reste aujourd’hui, deux mois plus tard, une blessure qui cicatrise mal car le discernement entre sentiments, choix politiques, raisons sanitaires et droits fondamentaux y est très difficile. C’est pourquoi, je vous partage ce témoignage. Je souhaite contribuer au recueillement de nombreux témoignages pour qu’un discernement puisse s’opérer collectivement.
    J’ai conscience que d’autres endeuillés ont été impacté encore plus violemment par ce contexte et j’aimerais contribuer à rendre leurs/ nos drames visibles, audibles et reconnus.
    Je crois qu’il en va d’une question de société très importante.

    Si des personnes partagent cet élan et souhaite se rencontrer, donner une dimension collective à leur deuil, n’hésitez pas à me contacter. Merci à vous !

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